Lorsque l’innovation quitte le terrain des essais pour répondre à une crise réelle, elle prend une autre dimension.
Ce samedi 25 juillet, alors que les incendies continuent de progresser en Gironde, le Premier ministre a demandé aux armées d’engager un A400M de la base aérienne 123 d’Orléans-Bricy. L’appareil doit recevoir dans sa soute un kit amovible lui permettant de larguer jusqu’à 20 tonnes de produit retardant, soit l’équivalent de la capacité de deux Dash. Prévue initialement pour la fin du mois, cette mise en œuvre a été avancée face à l’ampleur de la situation.
Une capacité hors norme, pensée pour être rapidement mobilisable
Transformer une soute en outil de protection
Le principe repose sur un kit dit Roll-on/Roll-off, ou Ro-Ro. Le réservoir est chargé dans la soute de l’A400M comme un équipement de mission. L’eau ou le retardant est ensuite évacué par gravité au moyen d’une conduite installée sur la rampe arrière. L’ensemble ne demande aucune transformation permanente de la cellule : une fois le kit retiré, l’avion peut retrouver ses missions habituelles de transport, de ravitaillement ou d’évacuation.
Cette modularité est l’une des forces du concept. Elle permet de mobiliser, dans des délais courts, un avion déjà présent dans les flottes utilisatrices. Les qualités tactiques de l’A400M complètent le dispositif : aptitude à voler à basse vitesse, manœuvrabilité à faible altitude, grande capacité d’emport et possibilité d’utiliser des pistes courtes ou non revêtues.
Dans le Loiret, la dernière répétition avant l’engagement
La veille de la demande gouvernementale, vendredi 24 juillet, un A400M basé à Orléans-Bricy a réalisé une nouvelle séquence d’essais au-dessus du Belvédère des Caillettes, à Nibelle. Le SDIS du Loiret y a apporté son regard opérationnel sur les feux de forêt et d’espaces naturels, aux côtés de l’Armée de l’Air et de l’Espace, de l’Office national des forêts et des équipes de soutien de la base.
L’exercice ne s’est pas limité au largage. Les participants ont travaillé les procédures radio entre l’équipage et l’opérateur au sol, l’observation du dispositif ainsi que les opérations de remplissage avec les pompiers de l’Air. Ces éléments, moins spectaculaires qu’une nappe d’eau quittant la rampe arrière, sont pourtant décisifs : une capacité n’est véritablement utile que lorsque l’avion, les équipages, les secours et la chaîne de commandement savent agir ensemble. (voir post Instagram avec les photos plus bas).
Une aventure européenne, avec l’Espagne au premier plan
L’A400M est un programme européen et transnational. Mais il faut ici saluer tout particulièrement le travail de nos collègues espagnols. Séville accueille la ligne d’assemblage final de l’A400M, tandis que Getafe joue un rôle majeur dans son soutien et sa maintenance. C’est également en Espagne que le prototype de kit anti-incendie a franchi ses premières étapes déterminantes.
Dès 2022, les équipes d’Airbus Defence and Space ont conduit une première campagne en étroite collaboration avec le 43e Groupe de l’Armée de l’Air et de l’Espace espagnole, spécialiste de la lutte contre les incendies, ainsi qu’avec le ministère espagnol de la Transition écologique. Cette association entre ingénierie, essais en vol et expérience opérationnelle a permis de confronter très tôt le concept aux exigences réelles de la mission.
Voir aujourd’hui cette capacité appelée à protéger des populations et des territoires en France constitue une reconnaissance concrète du travail accompli par ces équipes, et plus largement par toutes celles et ceux qui contribuent au programme A400M.
Quatre années d’essais avant la Gironde
Premier démonstrateur amovible testé de jour : jusqu’à 20 tonnes d’eau larguées en moins de dix secondes, à environ 45 mètres d’altitude et 230 km/h. L’objectif est alors de valider la quantité, la durée du largage et le comportement de l’avion dans cette nouvelle mission.
Six nouveaux largages sont réalisés, dont trois avec du retardant rouge. La version améliorée du kit réduit le temps de décharge de plus de 30 % et produit au sol des lignes de forte concentration dépassant 400 mètres.
Le Centre d’Essais et de Recherche de l’Entente-Valabre, organisme habilité par le ministère de l’Intérieur, réalise une évaluation indépendante. Des « grilles de coupelles » mesurent précisément la répartition et la concentration du retardant au sol lors de passages à moins de 30 mètres d’altitude.
Après les essais menés avec les acteurs opérationnels dans le Loiret, le gouvernement demande l’engagement d’un A400M face aux incendies de Gironde. Le démonstrateur s’approche ainsi de sa finalité première : apporter une capacité supplémentaire lorsque la gravité de la crise l’exige.
Le précédent du C295 : une idée qu’Airbus explore depuis longtemps
Adapter un avion de transport militaire à la lutte contre les incendies n’est pas une idée nouvelle chez Airbus. En 2013 déjà, Airbus Military testait près de Cordoue un C295 équipé d’un système de largage. Sept largages d’eau avaient été réalisés sur une zone instrumentée afin d’en mesurer la dispersion au sol.
L’appareil emportait alors un réservoir de 3 500 litres, l’eau étant évacuée par gravité sous le fuselage. La configuration envisagée devait doubler cette capacité grâce à deux réservoirs de 3 500 litres installés selon le même principe Ro-Ro : conserver la polyvalence de l’avion et éviter d’immobiliser une plateforme pour une seule mission.
Du C295 à l’A400M, on retrouve donc une même logique industrielle : partir d’un avion robuste et polyvalent, lui adjoindre un équipement amovible, mesurer précisément la qualité des largages, puis faire progresser le concept avec les spécialistes de la lutte contre le feu. L’A400M ne surgit pas de nulle part : il prolonge plus d’une décennie de réflexion et d’essais.
Une fierté industrielle qui oblige à rester lucides
Dans une crise de cette ampleur, la priorité absolue demeure la protection des populations, des pompiers, des territoires et des écosystèmes. Il serait déplacé de transformer l’urgence en simple démonstration commerciale. Mais il est légitime de reconnaître le chemin parcouru.
Derrière les 20 tonnes annoncées, il y a des femmes et des hommes qui ont conçu le kit, assemblé et maintenu l’avion, préparé les campagnes, analysé les largages et travaillé avec les équipages et les secours. Si l’A400M peut aujourd’hui apporter sa puissance à la lutte contre les incendies de Gironde, c’est grâce à cette intelligence collective européenne. Pour nos collègues espagnols comme pour l’ensemble des équipes Airbus, c’est une réalisation dont nous pouvons être fiers : non parce qu’elle promet tout, mais parce qu’elle peut, au moment décisif, se rendre utile.